Des clubs équestres de l’est de la France jusqu’à la scène mondiale des Jeux olympiques de Paris, Gregory Bodo a construit l’une des carrières les plus respectées dans la conception moderne de parcours de saut d’obstacles. Il revient sur le parcours qui l’a mené d’un cavalier de sept ans à Forbach à l’un des chefs de piste les plus renommés au monde.
Tout au long de son parcours, Bodo évoque l’équilibre délicat entre la précision technique et le bien-être du cheval, la pression liée à la conception de parcours pour les plus grands championnats du monde, ainsi que le flux presque « musical » qui caractérise une piste véritablement exceptionnelle.
Malgré sa réputation internationale, Bodo reste remarquablement simple et accessible. Avec humour et humilité, il partage sa philosophie, ses inspirations et explique pourquoi le lien intemporel entre le cheval et le cavalier demeure au cœur même de ce sport.
1. Racines et premières passions
Comment le fait d’avoir grandi dans l’est de la France a-t-il façonné votre passion pour le saut d’obstacles et la conception de parcours ?
J’ai vécu plus de vingt ans à Forbach, en face d’un grand centre équestre appelé Mont Dragon en Moselle, dans le nord-est de la France. J’ai commencé comme cavalier de saut d’obstacles et les chevaux faisaient partie de mon quotidien. Être entouré d’eux chaque jour m’a permis d’évoluer naturellement dans ce sport.
Ma famille a pleinement soutenu mon engagement, qui s’est rapidement transformé en véritable passion. Vers l’âge de quinze ans, j’ai commencé à m’intéresser à la construction de parcours. Mon club hippique organisait de nombreuses compétitions, ce qui m’a permis d’observer et d’apprendre.
À l’époque, la région Lorraine était très active dans le saut d’obstacles, avec un grand nombre de concours et de nombreux cavaliers et chevaux talentueux. J’ai eu la chance de rencontrer des personnes expérimentées et influentes qui m’ont encouragé à poursuivre et m’ont aidé à suivre les différentes formations et examens nécessaires pour devenir chef de piste.
En seulement huit ans, j’avais atteint le plus haut niveau national dans la conception de parcours.
Quand avez-vous réalisé que la conception de parcours pouvait devenir votre métier et non simplement une activité locale ?
Je dirais que ce moment est arrivé lorsque j’avais environ dix-huit ans et que j’ai été nommé chef de piste régional.
Mes mentors m’ont fait confiance et m’ont donné l’opportunité de concevoir mon premier concours national à 1,40 m, qui s’appelait à l’époque une épreuve B1. Cela s’est déroulé à l’Étrier Verdunois, à Verdun.
Le Grand Prix a produit huit parcours sans faute, qualifiés pour le barrage. Cette expérience a été un véritable tournant pour moi. À partir de ce moment-là, la conception de parcours est devenue plus qu’un simple intérêt : c’est devenu une vocation.
J’ai finalement arrêté la compétition en tant que cavalier afin de me consacrer pleinement à la conception de parcours.
Vous avez commencé à monter à cheval à l’âge de sept ans. Quels sont vos premiers souvenirs avec les chevaux ?
Les chevaux ont toujours fait partie de mon environnement. Mon grand-père possédait des chevaux de course et je les voyais tous les jours.
Dès le début, j’ai ressenti une connexion naturelle avec eux. Je n’ai jamais eu peur et j’ai rapidement développé un esprit de compétition. Je me souviens m’être dit qu’un jour je deviendrais un grand cavalier — même si, finalement, je pense être devenu un meilleur chef de piste. (rires)
2. Des concours locaux à la scène internationale
Passer des compétitions régionales à la scène mondiale est une étape immense. Quel a été le tournant ?
Lorsque j’avais environ vingt-cinq ans, je dirigeais déjà de nombreux concours nationaux. À ce moment-là, des personnes influentes du sport ont commencé à remarquer ma capacité à concevoir des parcours.
C’est alors que j’ai décidé de me tourner vers l’École de Conception de Parcours d’Aix-la-Chapelle en Allemagne. L’école était dirigée par le célèbre chef de piste Arno Gego.
Avec ses collègues, il m’a encouragé à poursuivre une carrière internationale. Je dois également reconnaître le rôle de ma fédération nationale, qui m’a aidé à orienter mon développement vers le niveau international.
Y a-t-il eu des mentors qui ont joué un rôle décisif dans votre carrière à cette époque ?
Absolument. De nombreuses personnes, tant au niveau régional que national, m’ont aidé à développer mon expertise et m’ont donné l’occasion de travailler sur de nombreux concours.
Je serai toujours reconnaissant envers le regretté Jean Collin, ancien chef de piste et président du Comité Équestre de Lorraine. Mon mentor Michel Juliac a également joué un rôle très important.
En vérité, j’ai eu la chance de rencontrer les bonnes personnes au bon moment.
Quels ont été les plus grands défis lorsque vous avez commencé à travailler à l’international ?
Je ne parlerais pas forcément de défis, mais plutôt d’une certaine appréhension.
Lorsque vous arrivez sur de grandes compétitions internationales, vous entrez dans un territoire inconnu. Vous ne connaissez pas encore les cavaliers ni les chevaux, et vous n’avez jamais travaillé à ce niveau de compétition.
Le plus important est de rester soi-même et de continuer à faire le travail pour lequel on vous respecte.
Comment votre rôle a-t-il évolué depuis ces premières expériences internationales ?
Avec le temps, l’expérience apporte de la confiance. On apprend à gérer à la fois les aspects techniques de la conception de parcours et les détails subtils qui influencent les chevaux et les cavaliers.
Aujourd’hui, je me vois aussi comme un formateur. Je partage mes connaissances avec de jeunes concepteurs tout en dirigeant des équipes et en continuant à créer des parcours qui mettent notre sport en valeur.
D’une certaine manière, la conception de parcours est aussi un processus artistique.
3. L’art et la science de la conception de parcours
Comment décririez-vous votre style de conception de parcours ?
J’ai toujours préféré des parcours qui encouragent l’impulsion et la fluidité. J’aime les tracés qui possèdent ce que j’appellerais un flux « musical ».
Les lignes d’un parcours sont extrêmement importantes pour moi.
Mon objectif est de créer des défis que les cavaliers doivent résoudre, plutôt que des difficultés pour les chevaux eux-mêmes. Trouver cet équilibre est probablement la partie la plus délicate de la conception d’un parcours.
Un parcours doit être subtil, parfois exigeant, mais toujours juste et respectueux des chevaux.
Qu’est-ce qui vous inspire lorsque vous concevez un parcours ?
Où que j’aille, un principe reste essentiel : les chevaux doivent sauter avec confiance et confort, depuis les premières épreuves du concours jusqu’au Grand Prix.
Bien sûr, le niveau des cavaliers et des chevaux présents influence également les questions posées sur la piste. Le type de compétition, le lieu, la période de l’année et même le matériel disponible jouent un rôle dans la conception du parcours.
À quoi ressemble le processus créatif lors de la conception d’un grand événement ?
Je commence généralement par me concentrer sur les combinaisons, notamment le double et le triple, ainsi que sur l’emplacement général des obstacles.
Les éléments naturels comme les rivières ou les liverpools peuvent également influencer la conception.
Dessiner le parcours sur papier permet de déterminer le profil des obstacles, les distances et le rythme de la piste, tout en garantissant un nombre équilibré de changements de direction.
Comment conciliez-vous les attentes des cavaliers, des organisateurs et du public ?
Cet équilibre vient avec l’expérience et l’intuition.
Il faut créer un véritable sport et une compétition authentique tout en veillant à ce que l’événement reste passionnant pour les spectateurs. En même temps, le bien-être du cheval doit rester une priorité et le parcours doit permettre aux chevaux de progresser.
4. Jeux olympiques de Paris et grands championnats
Que signifiait pour vous d’être nommé chef de piste des Jeux olympiques de Paris ?
C’était un immense honneur et une grande source de fierté.
Participer aux Jeux olympiques représente l’un des accomplissements les plus élevés dans le sport. Avec les Jeux de Los Angeles en 2028, ce sera mon troisième Jeux olympiques — et je n’ai que quarante-sept ans.
Qu’est-ce qui rend la conception d’un parcours olympique unique ?
Les Jeux olympiques exigent des standards extrêmement élevés.
Les chevaux et les cavaliers arrivent au sommet de leur forme après une préparation spécifique. Les parcours doivent donc être très subtils.
Les épreuves qualificatives ne peuvent pas être excessivement exigeantes, car certaines combinaisons ont moins d’expérience. Les parcours olympiques sont planifiés des mois à l’avance, contrairement à de nombreuses autres compétitions organisées semaine après semaine.
Quels événements ont eu le plus d’impact sur votre carrière ?
Deux événements se distinguent.
Le premier est Spruce Meadows à Calgary. J’y ai eu l’occasion de concevoir des parcours pendant plusieurs années et c’est un lieu légendaire avec une atmosphère très particulière.
Le second est Lyon, en France, où j’ai conçu ma première compétition cinq étoiles lors de la Finale de la Coupe du Monde FEI de saut d’obstacles en 2017.
Quelle pression existe en coulisses à ce niveau ?
La pression est toujours présente. En réalité, si vous ne ressentiez plus aucune pression, cela signifierait probablement que vous n’avez plus de passion pour votre travail.
On souhaite que tout se déroule parfaitement et que le sport soit de la plus haute qualité. Les enjeux sont importants — financièrement, organisationnellement et en termes de bien-être du cheval. Et au fil des années, la responsabilité ne fait qu’augmenter.
5. Réflexions personnelles
Qu’est-ce que cela représente pour vous d’avoir atteint ce niveau ?
Cela représente une vocation et une grande source de fierté.
D’une certaine manière, je crois que ce chemin m’était destiné.
Repensez-vous parfois à vos premières compétitions à Forbach ou Sarreguemines ?
Oui, parfois je ressens une certaine nostalgie. Il m’arrive de revisiter ces lieux, même si beaucoup de ces événements n’existent plus aujourd’hui.
Comment vos relations dans le milieu ont-elles évolué au fil des années ?
Comme je l’ai mentionné, j’ai eu la chance de rencontrer de nombreuses personnes qui m’ont aidé à progresser dans ce métier.
Je garde encore aujourd’hui de très bonnes relations avec beaucoup d’entre elles, ce dont je suis très fier.
Qu’est-ce qui vous motive encore après tant d’années ?
Simplement la passion.
Le désir de bien faire les choses, de contribuer au développement du sport et de participer au succès du saut d’obstacles.
6. L’avenir du sport
Comment voyez-vous l’avenir de la conception de parcours en saut d’obstacles ?
Au fil des décennies, j’ai observé de nombreux changements, tant dans le matériel et la technologie que dans le niveau de performance des couples cheval-cavalier.
Cependant, nous devons toujours respecter les limites physiologiques du cheval. Certains aspects techniques et réglementaires continueront d’évoluer, mais jamais au détriment du bien-être animal.
Que répondriez-vous à ceux qui estiment que les sports équestres devraient disparaître des Jeux olympiques ?
Le sport équestre représente l’un des partenariats les plus profonds entre l’être humain et l’animal.
Les chevaux font partie de l’histoire humaine depuis des siècles. Imaginer que cette relation puisse disparaître du programme olympique serait très difficile à accepter.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes chefs de piste ?
Croyez toujours en ce que vous faites et n’abandonnez jamais.
La passion pour les chevaux doit passer avant tout. L’argent ne doit jamais être la motivation principale. Le travail finit toujours par payer.
Une autre qualité essentielle est l’humilité. Il faut constamment se remettre en question et ne jamais croire que l’on est le meilleur — car le sport vous rappellera toujours que l’on n’arrête jamais d’apprendre.
Quelles innovations pourraient marquer le sport dans la prochaine décennie ?
Pour l’instant, la plupart des innovations concerneront probablement le matériel utilisé pour construire les parcours, les sols de compétition, les règlements et peut-être certaines méthodes de jugement.
Avez-vous déjà travaillé en Arabie saoudite ?
Non, je n’ai pas encore eu l’occasion de visiter cette partie du monde.
J’ai participé à une compétition à Doha en 2013 en tant qu’assistant, mais je n’ai pas encore vécu d’événements en Arabie saoudite, même si je connais les concours de Riyad de réputation.
7. Le côté humain
Quel moment de votre carrière vous a le plus marqué ?
Deux moments se distinguent.
Le premier lorsque je suis devenu chef de piste Niveau 3 en 2012, et le second lorsque j’ai été nommé chef de piste Niveau 4 et délégué technique en 2019.
Que souhaiteriez-vous que le public comprenne mieux de votre métier ?
Pour beaucoup de spectateurs, le rôle du chef de piste reste largement invisible.
Beaucoup de gens ne réalisent pas la complexité de ce métier ni les responsabilités qu’il implique. Heureusement, avec la médiatisation croissante du sport équestre ces dernières années, nous avons davantage d’occasions d’expliquer notre travail.
La conception de parcours n’est ni une science exacte ni un processus purement mathématique — elle repose largement sur le jugement humain et l’expérience.
Si vous pouviez parler à votre version de vingt ans, que lui diriez-vous ?
« Tu es le plus beau et le meilleur ! » (rires)
Comment restez-vous humble malgré la reconnaissance internationale ?
Ne jamais oublier d’où l’on vient et ne jamais essayer de devenir quelqu’un d’autre à cause du succès.
Mon éducation et ma famille m’ont appris à rester modeste.
Et je pense souvent à cette citation :« Le talent n’est presque rien ; l’expérience est tout, et elle s’acquiert par l’humilité et le travail. »
— Patrick Süskind