Avec les pyramides de Gizeh pour décor monumental, le Longines Global Champions Tour a fait escale en terre égyptienne. Un moment historique pour le sport équestre, à en croire certains. Mais derrière le faste et les paillettes du sport de très haut niveau se cache un contraste douloureux : la réalité quotidienne des chevaux de travail en Égypte.
Faut-il y voir une parade cynique de l’élite du sport équestre dans un lieu où elle semble bien mal à sa place, ou au contraire les prémices d’un changement aussi nécessaire qu’attendu ?
Lorsque les chevaux des meilleurs cavaliers du monde descendent des avions-cargos sur le tarmac de l’aéroport du Caire, ils pénètrent dans un univers parallèle. Depuis des semaines, l’élite du sport équestre rêve de ce rendez-vous exceptionnel.
« C’est un geste magnifique, qui témoigne de l’importance des investissements consentis par la Fédération égyptienne, tant dans le sport équestre que dans l’avenir du cheval dans notre pays », a déclaré le cavalier égypto-américain de haut niveau Nayel Nassar.
Le spectacle est, il est vrai, saisissant : des étalons et des juments valant plusieurs millions de dollars semblent littéralement voler au-dessus des obstacles, avec, en toile de fond, les pyramides millénaires.
Mais derrière les pelouses impeccablement entretenues et les tribunes VIP se dessine une tout autre réalité, bien plus rude et profondément dérangeante.
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Entre ombre et lumière : deux réalités opposées
Dans la majeure partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord, les chevaux jouissent d’un statut privilégié. Considérés comme des athlètes, des partenaires ou des membres de la famille, ils bénéficient de soins vétérinaires de pointe, d’une alimentation équilibrée et d’une législation stricte en matière de bien-être animal.
En Égypte, pour beaucoup, le cheval reste avant tout un simple outil de travail — si vous me permettez cette expression quelque peu irrespectueuse. Aux abords de ces mêmes pyramides de Gizeh, des milliers de chevaux et d’ânes peinent chaque jour sous une chaleur accablante. Les images insoutenables d’animaux squelettiques, blessés ou épuisés, contraints de tirer des calèches remplies de touristes, ne sont malheureusement pas des cas isolés, mais une réalité tristement courante. Les vétérinaires qui interviennent sur place connaissent de près ces situations bouleversantes.
Il en résulte un paradoxe douloureux qui déclenche inévitablement une vague d’indignation sur les réseaux sociaux. « Que vient faire un événement sportif aussi ostentatoire dans un pays où le bien-être animal semble relégué au second plan ? », s'empressent de dénoncer les voix critiques.
S’indigner derrière un écran ne change rien
La tentation est grande de condamner cet événement comme une manifestation choquante de sportswashing, une opération visant à redorer une image grâce au prestige du sport. Mais aucune indignation exprimée derrière l’écran d’un smartphone ne sauvera le moindre cheval. Publier un message outré sur les réseaux sociaux avant de reprendre tranquillement le cours de sa vie ne change rien au sort des chevaux de travail locaux.
Un véritable changement exige des actes : du temps, de l’énergie et des moyens. Et c’est précisément pourquoi nous ne devons pas détourner le regard face à ce contraste saisissant au Caire, mais l’affronter avec lucidité et ouverture d’esprit.
Car la venue du Global Champions Tour représente une occasion rare. Elle braque les projecteurs sur une région qui, autrement, reste largement dans l’ombre. Elle montre à la population locale, aux organisateurs et aux responsables politiques ce que signifient concrètement des soins vétérinaires d’excellence, une alimentation adaptée et une gestion respectueuse des chevaux.
Les enfants du pays qui, cette semaine, observent les chevaux par-dessus les barrières de l’arène découvrent, probablement pour la première fois, des chevaux de sport au sommet de leur condition physique. De quoi ouvrir les yeux et faire naître une aspiration nouvelle : comprendre qu’un cheval en bonne santé, en pleine forme et traité avec respect ne devrait pas être un luxe inaccessible, mais une norme à la fois réalisable et légitime.
Transmettre plutôt que condamner
Le changement ne commence pas par des leçons de morale, mais par l’éducation et le renforcement des compétences. Récemment encore, des vétérinaires et experts internationaux ont travaillé aux côtés de leurs confrères égyptiens pour échanger leurs connaissances sur les dernières avancées de la médecine équine. Voilà la voie à suivre. En donnant aux vétérinaires locaux les moyens et les formations nécessaires pour améliorer la qualité des soins, on contribue indirectement au bien-être de milliers de chevaux de travail.
L’événement du Caire rapproche deux mondes qui, autrement, ne se rencontreraient jamais. Le contraste est douloureux et dérangeant, mais c’est parfois de cette confrontation que naît le progrès.
Ne faisons pas de cette étape égyptienne une raison de tourner le dos à la réalité locale, mais plutôt un moteur de changement pour l’avenir. Espérons que cette rencontre avec le sport de haut niveau amènera le public comme les autorités à reconsidérer la place qui revient légitimement au cheval et le respect qui lui est dû.
Car ce n’est qu’en faisant avancer de concert le sport équestre de haut niveau et l’éducation locale au bien-être animal que l’étape du Caire pourra devenir bien davantage qu’un spectacle grandiose réservé à une poignée de privilégiés : une véritable victoire pour tous les chevaux de la région.